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Slam-Opéra à Dakar

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atelier_poesie_2Tu es aimé

 

Je sais parfois que tu en doutes

et que tu ne l'entends pas assez

mais sache d'abord que

 

tant que tu parcours cette terre

 

tu es aimé

Amy Sané ,

CEM Abbé Pierre Sock. Dakar

En mars 2007, pour le gala de la francophonie, sur la scène du théâtre  National Daniel Sorano, a eu lieu un slam opéra. Conçu et monté par Mike Sylla, il a mêlé des textes de René Char, de Léopold Sédar Senghor et de quelques lycéens sénégalais, sur le motif des lettres d'amour. En effet cette année 2007 célébrait la naissance du poète René Char, et de ses Lettera amorosa. Lors du spectacle se côtoyaient sur la scène danseurs et slameurs professionnels, musiciens de l'orchestre national de Dakar et jeunes sénégalais entre 15 et 18 ans ...

 

A l'origine de cette histoire il y a une voix, celle de Mike Sylla, entendue dans le dix-septième arrondissement de Paris, au Théranga. Dans son dernier album, Enfant de la ville, Grand Corps Malade cite ce lieu. Dans le texte J'écris à l'oral, il raconte : " c'était un soir sans histoire, une fin de journée au destin sobre. 21 heures sans espoir un mercredi d'octobre. Sur le macadam fatigué, trottoir en pente rue des Dames, très loin des drames agités, c'est ma première soirée slam. Des êtres humains dans un café sont regroupés pour s'écouter. Ils prennent la parole un à un et mes oreilles sont envoûtées. (...) J'ai entendu des voix qui touchent, comme des chorales dans mon moral. Depuis j'ai de l'encre plein la bouche, depuis j'écris à l'oral."

 

Mike Sylla est originaire du Sénégal. il est peulh du Fouta, et  vit depuis plus de 25 ans à Paris. Il a créé en 1990 un mouvement pluridisciplinaire qui réunit slam-poésie, mode, peinture, musique, danse : " Baïfal dream et the Human tribe." Quand on  lui demande pourquoi le slam et la poésie comme lien , il répond " car la poésie donne un sens à la parole et nous rappelle que nous sommes de la culture de l'oralité..."

Puis, il y a le Sénégal lui-même et là-bas le ministère de l'éducation, et des lycéens qui s'ennuient un peu en classe de français. Ils ne parlent cette langue qu'à école. La rue, la maison, la famille, les amis : tous parlent wolof, la langue la plus répandue dans ce pays, une des langues nationales, le français étant toujours la langue officielle. La semaine de la francophonie arrive, et avec elle un défi :  donner à ces jeunes  le goût du français, mais d'un  français qui les concerne, qui suive leur rythme de vie, leur imaginaire et leur mémoire. 2007  est aussi le centenaire de la naissance de René Char, et la célébration de son recueil Lettera amorosa, ( ...)

 

L'alchimie  vaut d'être tentée : des ateliers d'écriture poétique sur le motif des lettres d'amour, qui mêlent les écritures des jeunes à celle de René Char et ce pendant deux mois;  la venue de Mike Sylla dans son pays, deux semaines avant le gala de la francophonie du 20 mars; une semaine d'ateliers de slam, avec des lycéens et Mike, à la maison de la culture Douta Seck, dans un quartier populaire de Dakar, la Médina, au milieu d'arbres pluri-centenaires...

 

Tu es aimé,

pendant les meilleures heures et

tes pires moments

Tu  es aimé

couvert de poussière,

en sortant du bain,

tu es aimé

 

" Ne te presse pas. Respire. Fais comme si on était à la maison. Tu prends le temps de lire ton texte ou de le dire, sans gêne." Pendant cinq jours, les élèves de sept lycées de Dakar, sa banlieue et de Gorée, viennent " mettre en slam" leurs poèmes écrits lors des ateliers et quelques uns de Char. Un guitariste les soutient en égrenant des notes claires, leurs professeurs les accompagnent et découvrent ; '" ils ont mémorisé leur texte en rien de temps! et ils ne se découragent pas ! C'est si difficile de les faire travailler en classe" . Mike Sylla, debout à leurs côtés mène les élèves la tête penchée, à l'écoute de leur souffle : "Respire, prends ton temps, et maintenant oui, sors le, sors tes mots." Tout élève qui le désire passe, sans contrainte. et tous apprennent les uns des autres.. L'enjeu est d'en choisir un ou deux par établissement  pour monter le spectacle final, mais plus que cet objectif, c'est le cheminement, dans la vaste salle lumineuse de la Maison de la Culture Douta Seck, des voix, des mots, des corps, qui importe.  Dans les rues de la ville il y a mon amour... Le poème de Char, "Allégeance", vite appris par les jeunes, résonne dans les bouches. Il faut ralentir les débits, accentuer la prononciation, éliminer les emphases académiques du " ton " appliqué, bousculer la sagesse linéaire.  C'est l'amour des mots qui se joue là, de leur matière physique,  leur sonorité, leur rythme, leur sens, leur élocution, leur profération.... Quel meilleur apprentissage d'une langue que celui qui fait créer avec elle et  met les mots dans le corps de celui qui apprend?  Les élèves partent dans les coins pour reprendre leur texte, mieux " l'incorporer", Mike est exigeant et il est hors de question de ne pas être entièrement présent au moment on l'on déclame ...Après ces ateliers les élèves qui les ont suivis nous ont dit avoir continué à écrire  des poèmes et à  les "slamer" entre eux. Les professeurs, eux, demandent de suivre  des ateliers de ce genre : " Nous vivons la poésie, elle est dans notre culture.  Nos grands parents faisaient cela autrefois, dans les villages." Ils le faisaient dans leur langue : le peulh, le wolof, le sérère ... Comment retrouver cette liberté d'inventer, de dire, de déclamer, cette très ancienne pratique de la mélopée, avec la langue française, imposée de triste mémoire,  et surtout très peu utilisée dans la " vraie vie " ?

 

Cela ne peut se faire que dans une perspective d'échange des cultures, de partage et d'accueil des imaginaires. Que la langue française de René Char côtoie celle d'un Léopold Sédar Senghor, également déclamée lors de ce travail, et se mêle au français "sénégalisé" des jeunes. La poésie le permet. Elle ouvre aux créations de mots et d'expressions. Le slam, lui, comme le rap, autorise à rythmer différemment les séquence de mots et les phrases. L'élocution de la phrase wolof manie abondemment la suspension et la reprise. Lorsqu'un sénégalais parle français, il opère des césures comme il le ferait selon la syntaxe du wolof, pour la plupart du temps. Or, ces césures ne correspondent pas à la syntaxe française. Il peut même arriver que la césure s'opère en plein milieu d'un mot! La voix s'arrête, le souffle est retenu,  et quand l'élocution recommence, tel un  point arrière de broderie, elle reprend la syllabe laissée en l'air et la répète...

Cela pourrait donner :  " dans les rues de la vi.. / suspens / la  ville il y a mon / suspens/ mon amour." C'est sans doute une des raisons pour les quelles la ponctuation française est si difficile à intégrer par les rédacteurs sénégalais : elle ne correspond à aucun rythme du corps, du souffle, de la voix ...Le travail avec le slam ne consiste pas à " laisser faire"... Il est une autorisation poétique pour dire le texte selon son rythme et le rythme de sa propre langue, ce qui n'est pas n'importe quoi.. Il fait prendre conscience des différences et permet donc de les intégrer.

La créolisation des langues et du français, chère à Edouard Glissant, ne se fait pas forcément en opacifiant le sens : elle peut se situer dans cette simple pratique orale du rythme. Et dès que je peux faire entrer les pulsations de ma culture et de mon histoire celle des mes ancêtres troubadours et griots, dans une langue, alors elle devient mienne et j'accepte d'en apprendre les règles. Sinon,  si elle reste extérieure et sans lien avec moi pourquoi le ferais-je ? Nous parlons ici, bien sûr du désir d'apprendre ...

 

 

Tu es aimé

tu peux porter cet amour avec fierté

ou le garder secret comme un chat

mais tu ne pourras jamais

en douter

c'est ta garantie et ton devoir

parce que tant que tu respires

tu es aimé."

 

Certains des élèves  participants des ces ateliers  vont revenir, à la fin de la semaine  de stage, pour trois journées intensives de répétition, mais les autres seront dans la salle du théâtre national Daniel Sorano au soir du 20 mars pour le " Slam-opéra."

Il s'agit maintenant de construire le spectacle en faisant appel à des musiciens et des danseurs  professionnels :  l'orchestre national de Dakar, et les break danseurs du mouvement hip-hop sénégalais. pour ces derniers, le plus étonnant est de danser sur des mots, ce qui est pourtant à l'origine de la break-dance et du rap.

Avec deux assistants venus avec lui de Paris, Mike Sylla réunit tout ce monde et s'enferme  trois jours dans la salle de cinéma de l'Institut culturel français...pour créer le premier slam-opéra  du Sénégal.

"Conteurs, historiens, poètes urbains, maîtres du verbe, griots, initiés, gardiens d'une tradition orale qui remonte au XVIII siècle en Afrique, tous maîtrisent l'art de la parole. Et tous sont des héritiers  et des dépositaires de la culture traditionnelle et moderne qui fait le slam-opéra, à travers une mise en scène qui relie tous les arts, de la poésie à l'art plastique." Selon Mike Sylla, le slam opéra est ce rassemblement, maître mot, d'artistes autour de la poésie. Opéra parce que tout y est travaillé artistiquement, jusqu'aux costumes, conçus comme des oeuvres d'art mobiles; poésie car elle est pour lui la clé de voûte de tous les arts.  Georges Bataille, dans L'expérience intérieure écrit que la poésie est la seule expérience humaine  à pouvoir dire les autres. Dans son dernier essai, Philosophie de la relation, Edouard Glissant affirme : " Mais le poème est en effet la seule dimension de vérité ou de permanence ou de déviance, qui relie les présences du monde, conquérants et peuples ravagés, savants et communautés élémentaires, chants et hèlements, paisibles dialogues avec les bois et les eaux et les feux de l'étendue et poussée sauvage dans l'inconnu des ombres, graves poètes de service et griots sans limite..."

 

L'Alchimie a eu lieu : sur la scène du théâtre, le 20 mars 2007, le spectacle a étonné, charmé, séduit et aussi choqué ceux pour les quels " ce n'est pas ça, la poésie et l'opéra !". La presse internationale  en a été l'écho .. " Dakar fête René Char, l'amour et la langue française" , " Au Sénégal,  des jeunes "slament" l'amour pour la francophonie", " Mike Sylla et le slam : un désigner sénégalais au coeur de la poésie"...Cette reconnaissance  est certes appréciable, mais elle vaut surtout pour les élèves : les voilà cités dans des journaux français eux et leur travail cités dans le télégramme diplomatique que l'Ambassadeur de France à Dakar  envoie à Paris pour rendre compte de ce gala de la francophonie.  Dès lors leur rapport à la langue française  a changé. Ajourd'hui, en 2009, deux ans après cette expérience, certains poursuivent ce travail de slam,  dans leur lycée, à l'université : le slam  fait son chemin au Sénégal et certains vendredis soirs dans les grands jardin de la maison de la Culture Douta Seck, sans " bailleurs" sans "sponsors ", les slameurs se retrouvent pour leur plaisir.

 

Mais le slam dans l'enseignement du français ne s'est pas arrêté là... L'OIF, Organisation Internationale de la Francophonie a commandé à Mike Sylla un travail très original, dans le prolongement de cette expérience. Celui-ci a toute de suite baptisé à sa façon  ce nouveau chantier : la "Slamophonie", le " parler slam", la langue du slam, au delà des langues ... "Le slam est devenu la forme la plus insolite de la poésie en français - ou mieux d 'une poésie qui fait corps avec les langues et les parlers du français d'aujourd'hui dans le monde . " écrit Jean-René Bourrel, le responsable, à l'OIF, de cette innovation. Ce projet " slamophonie " se présente sous la forme d'un livret accompagné d'un CD audio. Les textes de slam qui le composent ont été rédigés par Mike Sylla et son équipe, et on y trouve aussi ...un slam de Grand Corps Malade, son ami.  Bien sûr c'est au Sénégal, en mai 2008, que l'avant projet en a été présenté.

 

Mais il convient de laisser les derniers mots à une jeune slameuse, après avoir ici remercié celui sans lequel rien de cela n'aurait pu arriver Denis Lacouture chef du projet Qualité de la coopération franco-sénégaaise, de 2006 à 2009.  Ou : quand la coopération signifie vraiment travailler ensemble ..

 

Amy Guèye,

Groupe scolaire Siley Guissé :

 

" Quel est ce sentiment que l'on dit parfois plus fort / que l'amour?

Et qui peut / vivre en chacun / de nous jusqu'à /la fin de nos/ jours?

Quelle est cette / main qui se tend / vers toi  et qui est/ encore là

Quand tout va mal

Lorsque à ton appel / sans hésiter / elle répondra présente?

C'est le sentiment qui se nomme amitié."

 

 

Véronique Petetin.

 

l'auteur, après avoir pendant plus de 20 ans, soutenue par une thèse sur le sujet de l'écriture chez Roland Barthes,  animé des ateliers d'écriture littéraire en France,  et un peu dans le monde , Véronique Petetin vit et travaille au Sénégal, où elle est chargée de la formation des professeurs de français  aux approches culturelles et pluridisciplinaires de la francophonie, dont le slam...

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