"Ce siècle autre en ses moeurs réclame une autre pédagogie…" : de cette conviction est né le projet Slamophonie. Conçu par la Direction de l’Éducation et de la Formation de l’Organisation internationale de la Francophonie qui en a confié la réalisation à un groupe de "slameurs" francophones coordonné par Mike Sylla, l’exploitation pédagogique à ce laboratoire d’idées neuves qu’est le CAVILAM (Vichy) et le parrainage à Grand Corps Malade (que l’on ne remerciera jamais assez pour sa disponibilité et sa générosité), ce projet relève le défi de l’audace et de la modernité.
Il vise en effet à renouveler l’enseignement du français en laissant d’abord la liberté de parole et de création verbale aux élèves avant de les amener à mesurer d’eux-mêmes l’écart par rapport au français standard et à employer celui-ci selon les règles en usage.
Pédagogie de la parole libérée. Pédagogie qui vise à faire apprendre le français à des jeunes francophones (ou "partiellement" francophones) en partant de leur "français à eux", du "français des rues" ou des cours de récréation, pour renouveler la didactique de la langue. Pédagogie qui prend acte des français parlés au lieu de chercher d’emblée à les corriger.
Cette pédagogie profondément innovante trouve dans le "slam" son terrain d’application. Faire écrire et réciter des textes de slam, jouer ainsi de l’écart par rapport aux normes de la langue et amener à la compréhension de celles-ci par la perception des limites communicationnelles de celui-là, voilà l’objectif et l’ambition de Slamophonie.
Le slam présente à nos yeux deux vertus essentielles. Il est une parole rythmée : une façon de scander un texte qui fait s’entrechoquer les mots (paronomases, assonances, allitérations, homéotéleutes…) et qui tire ses effets mélodiques du phrasé de la diction ou du regroupement des séquences parlées. Il est également une parole partagée : il se conçoit toujours pour être dit en public, pour circuler au sein d’un groupe, pour inspirer finalement d’autres prises de parole. Ancré dans la tradition de la poésie populaire, il se prête en fait, excellemment, à des "situations de classe".
Là est d’ailleurs sa profonde originalité : il repose sur une création libre et spontanée qui fait appel à tous sans discrimination aucune - d’où les ateliers de slam animés à Saint-Denis par Grand Corps Malade à des fins soit d’échanges créatifs entre plusieurs générations, soit de réappropriation par des jeunes en grande difficulté d’une parole qui, s’étant "dérobée" à eux, les condamnait à "la difficulté d’être".
Parole libérée, parole libératrice qui provoque presque mécaniquement la redécouverte de la langue et de ses ressources insoupçonnées, la joie de la création, "le plaisir du texte", celui que l’on invente et celui qu’on lit comme on ne l’avait jamais lu auparavant. La réussite des ateliers de slam (comme ceux de Dakar mis en oeuvre dans le cadre du "Projet Qualité" par le Ministère de l’Éducation nationale du Sénégal avec le concours de la coopération française) l’atteste : retrouver et s’approprier cette parole rythmée, si proche des traditions orales, donnent à l’élève le goût de parler français, d’inventer en français, d’oser "se dire" en français.
Mais le slam est d’un usage limité, réservé à l’isolat ou à la communauté qui le produit : un jeune de Pikine dans la banlieue de Dakar et un jeune de Saint-Denis dans celle de Paris peuvent écrire et réciter du slam, pour se comprendre ils auront besoin d’un français de communication "minimale", d’une langue aux structures lexicales et morpho-syntaxiques normées, fixées, convenues. L’espace francophone, dans son étendue et sa variété linguistique et culturelle, conduit nécessairement les slameurs à sortir de leur communauté d’origine. Ils peuvent échanger en slam, il leur faut dialoguer en français.
Slamophonie, Francophonie : on voit bien les affinités et les connivences électives.
Une même exigence du respect des différences identitaires et une même "convergence vers l’Universel" par la grâce d’une langue partagée ; un accord en profondeur entre cette poésie des temps modernes et de toutes les communautés avec une Francophonie soucieuse de ses valeurs fondatrices et de la diversité des langues et des cultures des peuples qui la constituent.
Fondateur et figure tutélaire de la Francophonie mais également professeur agrégé de grammaire rigoureux et exigeant, Léopold Sédar Senghor aurait-il cautionné Slamophonie ? ... La question restera à jamais ouverte. Je me rappelle seulement que le "poète-président" sénégalais avait adressé "[ses] fraternelles félicitations" au poète belge Norge pour avoir su "retourner aux sources de la tradition populaire, mais aussi du parler populaire d’aujourd’hui" (lettre inédite du 17 septembre 1973) et que, lors de l’une de ses dernières interventions publiques, il n’avait pas hésité à déclarer : "La Culture est, en un mot, l’âme même de la société (…). Elle s’étend d’un auteur classique qui m’est familier, Hérodote, jusqu’à un artiste que les jeunes connaîtront mieux : MC Solaar" (Verson, 18 mars 1995).
Ces "ultima verba", entendons-les comme un viatique pour une didactique du français renouvelée et qui réponde enfin aux attentes des jeunes francophones d’aujourd’hui.
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